Projet d'animation et de développement des territoires des établissements publics de l'enseignement agricole

Pour une vigne plus résistante dans le Bordelais

Octobre 2017 - Dominique Dalbin et Bertrand Minaud (animateurs Réso'them de l'enseignement agricole)

Les domaines viticoles de Bordeaux Sciences Agro et de l'EPLEFPA de Bordeaux Gironde s'associent pour tester sur des parcelles de nouvelles pratiques agronomiques et de biocontrôle (couverture maîtrisée des sols et gestion des maladies du bois) pour une efficacité écologique et économique renforcée dans les systèmes viticoles. Reportage sur les domaines des Châteaux Luchey-Halde et Dillon...

Au coeur de la métropole bordelaise, à proximité de la rocade et de l'aéroport de Mérignac, le domaine Luchey-Halde nous offre un paysage des plus pittoresques, avant-goût du Médoc voisin : 23 hectares de vignoble dans la prestigieuse appellation Pessac-Léognan, replanté en 1999 avec l'acquisition du terrain par l'école d'ingénieurs Bordeaux Sciences Agro. « Dès le début, on a voulu en faire une vitrine des pratiques agro-écologiques innovantes, avec par exemple l'implantation de haies, la sauvegarde de zones boisées et aujourd'hui des jachères fleuries pour favoriser la biodiversité, un des leviers mobilisables contre les ravageurs de la vigne », souligne Daciana Papura, ingénieur de recherche. Le projet porté depuis 2016 et soutenu dans le cadre du CASDAR transition agro-écologique s'inscrit donc bien dans la continuité de la réflexion globale menée ici.

Légumineuses et collemboles au service de la vigne

Brice Giffard, ingénieur de recherche, détaille les objectifs visés par le protocole choisi pour la première action du projet : « dans nos sols sableux pauvres en matière organique, il s'agit d'implanter en inter-rangs une couverture végétale l'hiver, en associant différentes légumineuses et/ou graminées par bandes (voir encadré). La dégradation de la biomasse doit permettre la restitution d’éléments minéraux à la vigne. On suivra des indicateurs qui témoignent de l’intensité et de la diversité de la vie dans le sol comme l'abondance des collemboles (parmi d’autres micro-arthropodes), qui participent à la fragmentation des végétaux en décomposition. Il y a bien des références sur ce sujet, mais essentiellement pour les grandes cultures et peu en viticulture ». Pour mesurer les effets de la couverture du sol sur la physiologie de la vigne, différentes mesures sont réalisées : dosage de la chlorophylle foliaire, la quantité d'azote, d'acide malique et d'acide tartrique dans les baies et la biomasse des bois de taille.
Passer du protocole expérimental à la mise en œuvre présente parfois des difficultés comme le précise Pierre Darriet, directeur de l'exploitation : « dans nos sols sableux et dans le contexte climatique de l’année passée avec divers épisodes de sécheresse marqués, les semis de l’automne et du printemps se sont soldés par des échecs. Nous devons donc travailler aussi sur les conditions de mise en place de ces couverts. Sitôt la  vendange 2017 passée, la préparation des sols pour les nouveaux semis est en route ». En effet, conduite par Rémi Giraudeau (élève ingénieur par apprentissage chargé de la mise en oeuvre du projet) entre des rangs très serrés (à 1,10 m seulement ici), nous assistons au ballet du tracteur-enjambeur équipée de disques et de dents de herses pour l'occasion. « On travaille d'abord sur la faisabilité, avec notre matériel actuel sur les 1,25 ha de la parcelle d'étude, il faudra étudier le rapport coût/bénéfice avant d'organiser l'amélioration des matériels et des pratiques sur les 23 ha », souligne Pierre Darriet.

Zones boisées, haies, jachères fleuries : des infrastructures agro-écologiques au service du paysage et de la biodiversité fonctionnelle sur le domaine Luchey-Halde (photo Bordeaux Sciences Agro)
L'équipe projet, devant la parcelle d'expérimentation (domaine Luchey-Halde) : de gauche à droite : Daciana Papura, Jonathan Gerbore, Rémi Giraudeau, Pierre Darriet, Amélie Rochas, Christophe Héraud (photo D. Dalbin)
La préparation du sol de la parcelle d'expérimentation avant semis (photo D. Dalbin)
Piège à fosse ou piège Barber installé dans les rangs de vigne afin de mesurer l'activité et la diversité des espèces d'arthropodes rampants prédateurs (carabes et araignées) (photo Bordeaux Sciences Agro)

Protocole de l'action « couverts végétaux en inter-rangs »

Surface concernée : 1,25 ha
3 modalités de gestion de l’inter-rang : flore spontanée (témoin), semis d’engrais vert à base de graminées, semis d’engrais vert à base de légumineuses
3 répétitions
Critères d’évaluation : communautés d’arthropodes du sol, volume de biomasse produite, minéraux azotés disponibles pour la culture, réponse de la vigne (croissance végétative et rendements)

Des oomycètes pour fortifier les ceps

L'esca, maladie du bois de la vigne, est un vrai fléau ; la perte annuelle au niveau national est estimée entre 10 et 13 % des ceps chaque année (un pied atteint peut dépérir en quelques jours seulement). L’impact économique est énorme : « chacun des trois domaines de l'EPLEFPA Bordeaux-Gironde* investit chaque année 5 000 euros pour remplacer les pieds malades sur ses 40 ha », selon Amélie Rochas, directrice adjointe chargée de la production et du développement.
La deuxième action menée en parallèle porte sur l'amélioration de la résistance aux maladies du bois de la vigne, l'esca notamment, par un produit de bio-contrôle : Pythium oligandrum fait partie des populations microbiennes qui vivent en symbiose avec la vigne et qui stimulent les réponses de défense de la plante lorsque qu’elle est attaquée. Le principe est de pulvériser au sol cet oomycète (un pseudo-champignon), Pythium oligandrum, afin de ré-équilibrer les populations microbiennes et favoriser la résistance aux agents pathogènes de l’esca.. « On avait la preuve de l'efficacité de ce traitement en serres, il s'agit maintenant de passer à des essais terrain : ce n'est pas qu'une question de dose, mais aussi de formulation, de mode d'application, d’adaptation des buses, de pression, de volume épandu, de date et de fréquence d'interventions » précise Jonathan Gerbore, directeur de recherche et développement au laboratoire Biovitis, partenaire sur cette action. La première phase a consisté à définir le mode d'application optimum, en sélectionnant les types de buses les mieux adaptées et en les testant, dans les laboratoires de l'INRA : « un enseignant de machinisme de l'EPLEFPA est intervenu tant qu'expert pour déterminer ces critères d'application et pour tester sur le banc de pulvérisation plusieurs buses préalablement sélectionnées.  C'est finalement la buse AVI OC Violette, buse à injection d'air, anti-dérive à jet plat oblique qui a donné les meilleurs résultats, jusqu'à 6 bars de pression sans altération des spores. L'idée est aussi que les viticulteurs n'aient pas besoin d'acheter un nouveau matériel pour épandre ce produit de bio-contrôle... » renchérit Amélie Rochas.
Au printemps prochain est programmée la deuxième phase d'étude avec application du protocole de pulvérisation retenu, sur la même parcelle que précédemment (sur ce site de référence avec des données sur la présence de l'esca sur plus de 10 ans), prélèvements de rhizosphère et dosages de l'ADN du micro-organisme afin d'évaluer le niveau de protection qu'il confie à la vigne contre l'esca .
En se basant sur l’évaluation des symptômes foliaires de l'esca, la dose de 50 g/ha semble avoir été la plus efficace pour cette année. Des analyses supplémentaires seront réalisées en 2018 et pourront confirmer ces résultats...

Protocole de l'action « test de traitements de biocontrôle pour lutter contre les maladies du bois »

Surface concernée : 1,25 ha
3 modalités (300 ceps par modalité : 6 blocs / 50 ceps par parcelle élémentaire) : absence de pulvérisation (témoin), pulvérisation 500 l/ha – concentration de 50 g/l, pulvérisation 500 l/ha – concentration de 500 g/l
Critères d’évaluation : conditions et systèmes de pulvérisation des produits testés, viabilité des spores in situ, impact sur les maladies du bois

Valorisation pédagogique et mise en réseau

« Il y avait bien des liens depuis quelques années entre Bordeaux Sciences Agro et les 3 châteaux de l'EPLEFPA, sur les activités commerciales via un GIE et aussi avec le CFA pour la formation des ingénieurs par apprentissage, mais là c'est l'occasion d'une vraie collaboration scientifique et de mise en réseau »,  pointent Amélie Rochas et Pierre Darriet. D'autant plus que l’EPLEFPA de Bordeaux Gironde travaille également depuis 2015 sur l'enherbement des vignes, en tant que lauréat d’un challenge régional transition agro-écologique lancé par la DRAAF.  
La valorisation pédagogique, que ce soit avec les élèves ingénieurs ou les élèves, apprentis ou stagiaires du lycée était prévue seulement en fin d'expérimentation, mais les chaires de machinisme et de viticulture ont su s'emparer des problématiques et proposer de nouvelles approches. Christophe Héraud, enseignant en machinisme au lycée de Blanquefort témoigne d’organisations pédagogiques nouvelles pour viser la meilleure prise en compte des bonnes pratiques par les futurs professionnels de la viticulture : « on a réussi à tripler le nombre d'heures sur la pulvérisation en mettant les élèves en situation sur le terrain face à des cas concrets et sous forme de jeu de rôle pour arriver à régler les matériels voire à corriger les protocoles. Du savoir-faire à ré-investir maintenant pour les stages en exploitations ».
Une journée technique de restitution du projet est prévue à destination des viticulteurs du territoire en 2018. Et l'EPLEFPA est d'ores et déjà engagé pour des présentations des résultats lors des Rencontres viticoles de Nouvelle Aquitaine de 2020, qui seront assurées, dans le cadre de PIC**, par des BTS viticulture-oenologie. L'enjeu est fort aussi sur la forme : comment faire au mieux passer les informations et les messages vers la profession ? 

 

* : Château Dillon (Blanquefort), La Tour Blanche (Bommes), Grand Baril/Réal Caillou (Libourne)

** : Projets d'initiatives et de communication, réalisés par groupes de deux ou trois étudiants, intégrés (et évalués) au module de formation « expression et communication »

Mise en situation sur le terrain : réglage d'un pulvérisateur, par étudiants BTSA viticulture-oenologie (photo EPLEFPA Bordeaux-Gironde)

Interview d'acteurs du projet :

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Chiffres clés des exploitations

    Château Luchey-Halde (Bordeaux Sciences Agro)
  • Surface totale : 23 ha
  • Production : 100 à 150 000 bouteilles de vins rouges et blancs
  • Salariés : 8 ETP + un apprenti élève ingénieur
  • CA 2016 : ...
    Château Dillon (EPLEFPA Bordeaux-Gironde)
  • Surface totale : 40 ha
  • Production : 200 000 bouteilles
  • Salariés : 10 ETP
  • CA 2016 : 1 530 830 euros

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1 ter avenue de Lowendal, 75700 Paris 07 SP