Projet d'animation et de développement des territoires des établissements publics de l'enseignement agricole

Comment enseigner l’agriculture connectée ?

 

Enseignements et retours d'un stage PNF riche en écchanges, activités, rencontres, découvertes de nouvelles technologies en agiculture et questionnements sur le métier d'enseignant.

 

La formation « agriculture connectée,agro-écologie et enseignement : expériences professionnelles et mise en oeuvre de « l’enseigner à produire autrement » s’est tenue au Lycée d’Auch Lavacant du lundi 8 avril au mercredi 10 avril 2019 en collaboration avec Jérôme Sainte-Marie, porteur d’un projet tiers temps sur l’agriculture de  précision et l’agro-écologie. Cette session a été mise en place pour répondre aux besoins de formation des enseignants en agroéquipement recueillis lors d’un stage précédent, sur l’EPLEFPA de Vesoul, centré sur le numérique dans les nouveaux matériels. L’objectif était de porter un regard critique sur l’intelligence artificielle en agriculture et de
construire des séquences pédagogiques intégrant cette réflexivité.

Dix sept enseignants, en grande partie du Sud-Ouest, ont participé à ces quatre demi-journées. L’animation pédagogique et didactique a été assurée par Christian Peltier et la logistique par José Ratrimoharinosy.

Nous vous proposons un regard distancié dans la perspective du séminaire des chargés de projet « animation et développement des territoires » (décembre 2019) et du séminaire « innovation pédagogique » (mars 2020) tous deux consacrés au numérique. 

 

Temps forts

 

La conception du stage s’appuie sur l’expérience et les problématiques locales (relations au territoire, réseau d’acteurs,…) mais à vocation générique. Les activités proposées aux stagiaires sont envisagées comme transférables avec des apprenants.

La première demi-journée avait pour objectif de poser le numérique en agriculture comme une question socialement vives (QSV), comme un sujet portant à controverse. Quatre textes de référence – deux interrogeant le sens et les finalités, deux témoignant d’expériences pratiques – ont nourri des travaux en groupes avec la consigne de schématiser ce qui semblait structurant aux stagiaires. L’exercice de schématisation/modélisation est intéressant car il permet de prendre de la hauteur, de faire émerger des questions touchant ici le POURQUOI d’une agriculture connectée. Les échanges entre stagiaires, les apports du formateur, font émerger une problématique pédagogique riche : « enseigner comment repenser la mécanisation agricole ou questionner la mécanisation agricole ? » en s’appuyant sur des données scientifiques et de la pratique. Des critères, des points de vigilance tel l’accès ou non à la boîte noire des algorithmes, l’écriture ou non de l’algorithme, apparaissent ainsi et servent à faciliter les entretiens, visites chez des professionnels. Une fois ce questionnement engagé, quelques outils pédagogiques « pratiques théoriques », tel le triangle pédagogique (Houssaye), la distinction entre savoirs informationnels et conceptuels, etc., sont proposés aux stagiaires dans la perspective de la construction de séquences pédagogiques.

 

Les textes étudiés : Parache 2019 et sésame numérique 2018

 

La deuxième demi-journée est organisée autour de la rencontre avec des professionnels. D’abord deux techniciens de la coopérative Agro d’Oc ont abordé les concepts de « modulation intra-parcellaire » et de règles d’action d’une part agronomiques et d’autre part liées à des convictions. Ils posent la question de l’autonomie de décision et reviennent sur l’idée de « boîte noire ». La visite chez un agriculteur membre de la coopérative présente l’avantage de l’expérience vécue, du récit et du contact avec le matériel in situ. Les échanges confirment les points de vigilance présentés en salle et les dires des techniciens. A la question (fondamentale) des éléments clés en termes d’apprentissage pour faire des choix d’utilisation du numérique en agriculture, les professionnels distinguent 4 critères : caractériser l’hétérogénéité intra-parcellaire ; se poser les bonnes questions par rapport aux règles d’action ; adapter le matériel au type demodulation souhaité ; analyser a posteriori les résultats obtenus. Par contre la perspective de la durabilité est explicitement absente des propos des professionnels… à la différence des textes étudiés la veille. Les stagiaires sont alors invités à un court exercice de schématisation de ce qu’ils conservent d’essentiel dans les échanges avec les professionnels pour enseigner l’agriculture connectée. Ce matériau sera remis en perspective au moment de l’analyse d’une pratique pédagogique.  

   

Une fois ces savoirs « professionnels et scientifiques » abordés, la troisième demi-journée a été consacrée à l’analyse d’une pratique pédagogique, préalablement préparée avec l’enseignant, dans le cadre d’un MIL (module d’initiative locale) en BTSA ACSE intitulé « agriculture de précision ».

 

Il s’agit de faire exprimer à l’enseignant 4 éléments clés pour viser des apprentissages donnant du pouvoir d’agir aux apprenants :

  1. - le savoir, bien souvent conceptuel, visé ;
  2. - le profil des apprenants (relation à l’Ecole, rapport au prof, vision des technos, vision de l’agro-écologie et du développement durable) ;
  3. - le déroulement pédagogique ;
  4. - comment le savoir visé est mis en avant dans le cours (institutionnalisation) et réinvesti.

Ce questionnement permet une prise de recul à l’enseignant qui accepte de dévoiler sa pratique. Le travail en groupe des stagiaires, leur analyse, fournit à l’enseignant un retour bénéfique dont il pourra – ou non – s’inspirer pour faire évoluer sa pratique. L’analyse du formateur ouvre également des perspectives. Pour les stagiaires c’est l’occasion d’utiliser et de commencer à s’approprier des outils d’analyse de pratiques.

Le retour de l’enseignant, Nicolas Perez (Lycée agricole Albi Fonlabour) est significatif : « un retour de choses que j’ai déjà envisagé, voire déjà mise en œuvre comme aller au-delà d’une somme de visites. Et puis la question de l’engagement collectif avec les collègues que cela demande pour aller vers des solutions qui bouleversent vraiment l’organisation actuelle, et qui sont nécessaires pour donner du sens et renforcer les apprentissages des jeunes ». On voit ainsi que le travail réflexif engagé depuis le début du stage fait son chemin.   

Dans le prolongement, la quatrième demi-journée est logiquement consacrée à la conception/reconception de séquences pédagogiques à partir des apports précédents. Les stagiaires travaillent soient en petite équipe, soit individuellement. Parmi leurs choix (en Bac pro et BTSA), notons : automatismes et agriculture connectée ; pluridisciplinarité sur les nouvelles technologies en agriculture ; agriculture de précision et problématiques territoriales à différent niveaux ; agriculture connectée et agro-écologie ; comment exploiter au mieux le potentiel sol avec l’agriculture connectée. Pour construire ces séquences, nous demandons aux enseignants de prendre, le mieux possible, en compte la démarche déployée dans l’analyse de pratique (fig. ci-jointe). L’objectif est d’être en vigilance quant aux savoirs qui vont permettre aux apprenants de porter un jugement critique sur les technologies et leur mobilisation en fonction de règles d’action à la fois agronomiques (agro-écologiques), de conviction, mais également orientées par les attentes sociétales.   

Le traditionnel temps de bilan, évaluation ponctue la formation.

 

 

Quels enseignements ?

 

En plus d’échanger avec des collègues, la grande majorité des enseignants a apprécié le « remue-méninges » du regard critique sur les nouvelles technologies en agriculture et la construction de séquences pédagogiques. Ce qui n’a pas été sans susciter des questionnements sur leur métier d’enseignant. Certains s’attendaient à davantage de présentations techniques, d’autres expriment leur intérêt pour des séances de travaux d’application sur les nouveaux matériels. Un enseignant a toutefois ouvertement remis en cause l’intérêt de placer la durabilité au cœur des pratiques pédagogiques.

 

A l’heure du plan Enseigner à produire autrement 2, cela n’est pas sans interroger sur l’enseignement de la transition agro-écologique. Des profils d’enseignants, que nous avons rencontrés lors d’autres formations ou accompagnements, nous sont ainsi apparus entre ceux qui

  1. -cherchent des voies renouvelées pour former au jugement critique des apprenants ;
  2. - enseignent de nouvelles techniques ou raisonnements mais sans trop questionner le sens de ces nouvelles pratiques ;
  3. - n’osent pas employer des termes comme agro-écologie, durabilité, etc., qu’ils jugent peu « entendables » par les apprenants ;
  4. - n’ont pas intégré la durabilité dans leur enseignement.

D’ailleurs, dans un récent rapport, l’INRA (2019) pointe l’intérêt des nouvelles technologies pour le projet agro-écologique, mais également le manque de travaux de recherche et de publications croisant agro-écologie, ingénierie écologique, machinisme et intelligence artificielle. Le rapport souligne également l’importance de la prise en compte des transitions pour envisager des transformations car l’idée même de rupture, jugée trop violente, inatteignable, peut bloquer l’engagement des acteurs dans le changement. La question de l’enseignement, de la formation, de l’éducation prend alors toute sa place.  


 


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