Projet d'animation et de développement des territoires des établissements publics de l'enseignement agricole

Durabilité agricole et alimentaire en Guadeloupe : utopie ou réalité ?

Mars 2017 - Philippe Cousinié (animateur du réseau national « Agronomie-Ecophyto » DGER/BDAPI) ;Christian Peltier (animateur du réseau national « Education au développement durable » DGER/BVIE).

 Dans le cadre du projet régional « Enseigner à produire autrement », une formation de quatre jours a permis de former une vingtaine d’enseignants issus de l’EPLEFPA de Baie-Mahault et de plusieurs MFR (maisons familiales rurales) aux méthodes d’évaluation de la durabilité agricole et alimentaire pour mieux accompagner la transition agro-écologique.

Des analyses de pratiques pour renforcer le lien à l’exploitation et le changement des pratiques

Le premier temps de la formation a été consacré à des analyses de pratiques pédagogiques (APP). En décembre 2015 les enseignants et formateurs avaient identifiés 14 situations pédagogiques possibles avec l’exploitation agricole de l’EPELFPA de Baie-Mahault et en avaient construit 8. Même si toutes n’ont pas été mises en place, les deux situations analysées étaient en lien avec l’exploitation : conversion de l’atelier bovin en bio (avec des BTSA DARC, modules M58 et M59) et mise en œuvre d’un jardin créole avec des BPREA-H (UC G2) sur le CFPPA du Lamentin. Travail en groupe, mobilisation d’outils des sciences de l’éducation et d’outils relatifs à la durabilité et à l’agro-écologie, restitutions des travaux des stagiaires et analyse par les formateurs… et toujours beaucoup d’échanges. Ces temps d’analyse (APP) ne sont pas à négliger car « Enseigner à produire autrement », comme l’ont rappelé en bilan des stagiaires, c’est aussi « Enseigner et apprendre autrement » pour changer de pratiques dans une perspective de transition éducative.

 

La méthode IDEA 4 pour innover dans l’évaluation de la durabilité agricole   

La méthode IDEA 4 (la méthode IDEA- version 4, Frédéric Zahm et al, 2016, RMT Erytage) apporte une véritable innovation pour évaluer la durabilité et accompagner la transition agro-écologique car elle s’appuie sur une double évaluation (3 dimensions : agro-écologique, socio-territoriale et économique et 5 propriétés de la durabilité) tout en intégrant de nouveaux enjeux tels que le changement climatique, l’alimentation, l’air, l’eau ou l’économie circulaire. C’est une approche à la fois de co-construction et de réflexion systémique qui s’appuie sur les enjeux locaux.

La démarche utilisée (http://umr-selmet.cirad.fr/actualites/l-elevage-durable-s-invite-a-goree)  passe par une concertation sur les objectifs de l’évaluation à réaliser en fonction notamment du « Pourquoi ? » qui détermine le niveau d’exigence recherché en durabilité.

L’enjeu était d’envisager une adaptation de la méthode IDEA 4 au contexte antillais à la fois pour la formation, la recherche et les professionnels, tous en quête d’outils d’évaluation adaptés. La capacité d’IDEA 4 à évaluer la complexité et notamment celle du jardin créole ou de la permaculture fait partie des besoins. En effet, le jardin créole, objet d’expérimentation au CFPPA du Lamentin (Ruddy Nabis) en BPREA-H, constitue une thématique clé à la fois pour la formation, la recherche (INRA) et le développement (création d’emplois en maraîchage).

Lors de cette formation, nous avons testé le questionnement sur la durabilité d’IDEA 4 en croisant les trois dimensions de la durabilité dans leurs 13 composantes avec les 5 propriétés ci-dessous. Une application a été réalisée sur l’exploitation de polyculture-élevage de M. Baudouin : 11 ha dont 3 en canne à sucre, bovins créoles en pâturage tournant formés de clôtures vivantes (piquets de légumineuses fournissant un fourrage d’appoint).

Parmi les points positifs, les enseignants ont mis en avant un effort d’adaptation du système aux contraintes du milieu (peu d’intrants, troupeau créole maîtrisé, maintien de la fertilité, bons revenus) et un lien sur son territoire avec l’accueil de stagiaires (BTSA DARC) et des échanges de prestations (épandage de lisier).

 

A contrario, le système étudié présente ses limites : il bénéficie de primes plus élevées qu’en métropole notamment sur la partie élevage du fait du contexte insulaire ; le système de culture canne à sucre est proche du conventionnel et est géré en prestation externe (traitement herbicide avec un IFT plus faible que la référence locale) ; les excès d’eau sont difficiles à gérer et globalement, le niveau de diversité reste faible : une seule culture et une race mixte.

Il s’agit d’un système principalement efficient en élevage (bons résultats techniques et économiques) mais une amélioration est envisagée avec la contruction d’un bâtiment d’élevage (pour l’engraissement) et une réduction plus importante des intrants (notamment de l’engrais à substituer par du lisier). Suivant les groupes de stagiaires, la durabilité a été estimée de moyenne à bonne ce qui dénote de la nécessité de mieux préciser au départ le niveau d’exigence en durabilité. Les regards métropolitains et locaux divergent ; d’où la nécessité d’adapter IDEA 4 au contexte antillais.

Durabilité des systèmes alimentaires appliquée au restaurant scolaire de Baie Mahault

L’autre question majeure abordée a concerné la durabilité du restaurant scolaire. Nous avons ainsi repris les travaux menés par Agrocampus Ouest Beg Meil (http://www.netvibes.com/alimdd#Pratiques_%26_systemes_alimentaires_durables) et la Fondation Nicolas Hulot en lien avec la FNCIVAM (http://www.fondation-nicolas-hulot.org/sites/default/files/publications/guide_rcr_fnh2010.pdf), remobilisés dans l’outil de positionnement Démarche globale DD/EDD d’établissement de l’enseignement agricole (http://www.chlorofil.fr/vie-scolaire-et-etudiante/education-au-developpement-durable/etablissement-en-demarche-globale-de-dd-edd.html). La question (Q6) concernant la contribution du restaurant scolaire à des pratiques durables et responsables a permis d’organiser les échanges entre le chef de cuisine Guy Firpion, et les stagiaires, puis le travail d’évaluation de la durabilité. Six aspects (fig. 3) sont questionnés et permettent, au travers de différents critères, de positionner la démarche selon différents gradients de durabilité plus ou moins faibles/forts.  

Les travaux des stagiaires mobilisant des outils proposés, partagés avec le chef de cuisine et une partie de l’équipe de direction, dressent un état des lieux lucide des pratiques et de leurs raisons. Les conditions pour plus de durabilité pointées sont : une organisation collective des producteurs en produits locaux, une organisation en cuisine centrale, l’instauration d’une instance d’échange et de construction de compromis en interne entre cuisine, exploitation et équipes de direction (notamment pour un auto-approvisionnement à partir de l’exploitation et du jardin créole). Dans cet esprit, le chef de cuisine a rappelé que « plus on a la possibilité de faire du maison, mieux c’est ». Or, ces orientations « politiques fortes » passent par leur inscription dans le projet stratégique de l’établissement à finaliser.

Vers un projet structurant de développement de l’agro-écologie en Guadeloupe

Pour Harry Ozier-Lafontaine, directeur de l’INRA Antilles-Guyane, « l’adaptation d’IDEA 4 au contexte tropical pourrait constituer un projet structurant pour la recherche, la formation et le développement dans les Antilles ». Une vidéoconférence est envisagée dans les trois mois afin qu’IDEA 4 soit présenté en détail notamment dans sa dimension agro-écologique afin d’évaluer son adaptabilité aux conditions des Antilles. L’enjeu est de pouvoir évaluer la durabilité à travers la complexité des systèmes et notamment du jardin créole permacultural, objet d’étude pour l’INRA, qui combine de nombreuses espèces végétales pérennes, semi-pérennes et annuelles. Pour H. Ozier-Lafontaine : « le projet IDEA 4 Antilles pourrait s’appuyer sur un groupe pilote d’exploitations suivies annuellement en polyculture-élevage, une promotion de BTSA DARC de Baie Mahault et sur des stagiaires de Mastère 2 ». Nos échanges posent la question plus générale de l’adaptation d’IDEA 4 à la complexité agro-écologique telle que par exemple l’agroforesterie ou la permaculture, y compris en métropole.

A l’interface entre le travail sur la mesure de la durabilité de l’exploitation agricole antillaise et l’approvisionnement du restaurant scolaire, le jardin créole apparaît bien comme un excellent support pédagogique ou « objet intégratif territorialisé » de premier ordre qui permet de nombreux apprentissages tout autant que d’engager des projets de développement.

Ce que le positionnement de la démarche en durabilité du restaurant scolaire a montré, c’est l’intérêt d’une telle démarche à l’échelle de l’établissement tout entier. Un directeur de MFR est d’ailleurs volontaire pour un tel positionnement lors d’un prochain temps de formation. En s’appuyant sur l’exploitation et le restaurant scolaire, placer la durabilité dans le cadre du projet «Enseigner à produire autrement », au cœur du projet stratégique de l’établissement, c’est naturellement donner une orientation et un sens au projet d’établissement.

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